PATRICK
ARDUISE


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  • Co-auteur de Il était une fois... Savigny Le Temple (1995 - Savigny Le Temple éditeur), ouvrage historique.

  • Le dernier chant de la rivière, roman, éditions Hors Commerce (Paris), 1999.
EXTRAIT

     On est arrivés à Lexington au petit matin, des flammes d'or s'élevaient de l'horizon, là-bas, au loin à l'est. J'avais dû m'endormir aussi, bercé par les bras mécaniques du Greyhound. J'ai trouvé la ville sacrément sale, des tas d'immondices volaient de tous les côtés, éparpillés par le vent de la Baie qui s'était levé pendant la nuit. La station de bus était cramoisie, les rares passants se déplaçaient au ralenti. Sheryl s'est réveillée comme une chatte en frottant ses yeux avec ses pattes. Elle a regardé l'intérieur du bus puis à travers les vitres et elle m'a demandé :
- Qu'est-ce qui se passe, Dave ?
Sheryl s'est serrée contre moi, en faisant "b'jour Dave", elle m'a embrassé avec un long baiser qui avait encore le goût salé de la mer. Quand je suis descendu du bus, quelque chose avait changé, les pieds ne reposaient plus sur le même sol qu'hier, c'était comme si le fait de poser un pied à terre avait pris une autre dimension, j'entendais l'impact de mes pieds résonner autrement.
Sheryl avait noué ses bras autour de ma taille, elle s'accrochait à mon corps, sa tête abandonnée sur mon épaule. On a marché en crabe à travers les rues de Lexington, on se dirigeait nécessairement vers Queen's Avenue, vers la maison de Phil.


  • Psy cause, LE POULPE, éditions Baleine (Paris), 2001.
EXTRAIT

     Marilyn de la rue Popincourt
Quand la grosse limousine fendra la foule au ralenti, des milliers de mains agiteront un mouchoir, l'étendard des anonymes qui souffrent pour elle, qui savent qu'elle n'a pas mérité ça, ce terrible chagrin qui la fauche après son divorce d'avec Arthur Miller, l'intellectuel, le dandy d'un autre univers qui n'a pas su la comprendre. Et chacun songera à Joe Di Maggio, le colosse au grand coeur. Lui pardonnera d'avoir peut-être désiré mourir, et lui tendra la main comme on lève les yeux vers le ciel au passage d'une comète. Lorsqu'elle sortira de la voiture, ange ordinaire encadré par une escorte dérisoire, retenant ses larmes, la mine défaite, chacun voudra toucher un morceau de son manteau, rien qu'une seconde, comme on touche la parure d'un dieu.


  • Le Joker, roman, éditeur indépendant, Paris mai 2008.
RESUME

     C'est le jour anniversaire de ses 36 ans, alors qu'il se réjouit de fêter en même temps son accession à la tête de la banque d'affaires de son beau-père, que l'existence d'Antoine Wasser va devenir un véritable cauchemar.
Comme chaque samedi, l'héritier désigné trône à la place du directeur quand il reçoit la visite pour le moins étrange d'un moine chaussé de simples sandales et apparemment connu de la vieille secrétaire avec laquelle il se livre, devant les yeux d'Antoine médusé, à un curieux échange.
Plus tard, avant de rentrer chez lui, Antoine découvre d'inexplicables taches de sang qu'il tente en vain d'effacer sur la moquette du bureau.
Et les mauvaises surprises ne s'arrêtent pas là quand il arrive dans leur belle maison cossue sur les hauteurs de Montmartre, et que sa tendre et loyale Babeth lui remet un télégramme qu'il n'ouvre heureusement pas tout de suite.
C'est dans la salle de bains, avant l'arrivée des invités, qu'il prend connaissance d'une incroyable nouvelle qui l'anéantit.
Ebranlé comme jamais par le contenu du télégramme, Antoine boit trop et subit la fête qui promettait d'être son triomphe, comme un supplice insupportable. Après le départ des invités, Babeth refuse de faire l'amour, comme d'habitude lorsqu'elle a ses règles, ce qui plonge Antoine dans une telle colère qu'il sort prendre l'air, en pleine nuit. Il déambule dans un Montmartre insolite, désert et noyé dans une brume épaisse. Devant la basilique, il rencontre un étrange personnage, qu'il prend tout d'abord pour un ivrogne, et qui va lui raconter une histoire invraisemblable qu'Antoine se refuse absolument à admettre. L'inconnu lui explique qu'il est un « Joker », c'est-à-dire un individu dont la personnalité a été effacée, et qui prendra ensuite la place de n'importe qui, de la même façon qu'un Joker remplace n'importe quelle autre carte. Et, ajoute l'énergumène, lorsqu'on croise le chemin d'un Joker, cela signifie qu'on va devenir à son tour un Joker, et perdre peu à peu sa propre identité. Le signe avant-coureur de cette transformation, avertit l'inquiétant personnage, c'est une démangeaison à hauteur de l'omoplate gauche, là où c'est si incommode de se gratter tout seul?

EXTRAIT

     Au loin, quelque part dans le labyrinthe de la ville, une sirène de police hurlait dans le vide.
- Je ne me souviens guère de ma propre transformation, confia le Joker à voix basse, comme s'il regrettait. Aucun d'entre nous n'ignore qu'au début, le trouble s'empare de l'esprit, on ne réagit plus, on ne raisonne plus comme d'habitude ; à son insu, on se quitte peu à peu soi-même, on se trouve dépossédé de son identité, alors on devient la proie de son ombre, c'est ainsi qu'on nomme ce passage délicat dans notre jargon de Jokers, c'est à cette borne que vous vous trouvez, mon ami.
Même s'il ne comprenait toujours pas où il voulait en venir, Antoine remarqua que le Joker cherchait à adopter un ton amical : une fourberie de plus afin d'endormir sa vigilance !
- Vous êtes cinglé ! s'écria-t-il, se reprochant de rester à écouter les inepties de l'énergumène comme si cela le concernait.
- Malheureusement ce ne sont pas des inepties ! Vous le savez très bien, sinon vous ne seriez pas revenu, à une heure pareille et dans un tel accoutrement ! décocha le Joker en toisant Antoine des pieds à la tête d'un air victorieux. Au fait, où se trouve votre montre, caporal ? ajouta-t-il en plantant une nouvelle banderille.
Comment a-t-il deviné ? tressaillit Antoine. Et après ? Il suffirait que je tourne les talons et l'olibrius se sera évanoui !
- Pour qui vous vous prenez ? s'exclama le général. Vous n'êtes qu'une fieffée canaille?
- Je suis interchangeable, le coupa le Joker d'une voix calme, je suis votre devenir et votre cauchemar, je suis un anticipateur, je ne suis que le produit de votre désespoir, le vide de votre vide, je suis celui que vous croyez voir, je ne suis qu'un vulgaire clochard.
Avait-il affaire à un illuminé, à un drogué, à un alcoolique, à un déséquilibré, à un pauvre diable à l'esprit dérangé ?
- Laissez-moi tranquille avec vos fables à dormir debout ! Je suis libre de faire ce que je veux, je ne vais pas me laisser suborner par une misérable crapule de votre acabit ! s'enhardit le caporal Wasser.
La sérénité du Joker ne parut pas entamée par sa rebuffade.
- Vous autres semblants, entonna-t-il d'un ton magistral, vous vous croyez uniques alors que vous êtes tous pareils, vous sortez du même moule. Telle une armée au pas bien réglé, vous marchez à la même cadence, portez le même uniforme, le même masque, vous parlez le même langage creux, partagez les mêmes pensées, les mêmes désirs, vous versez les mêmes larmes, vous absorbez les mêmes livres, vous vous pavanez dans les mêmes miroirs qui ne doivent surtout rien refléter d'autre que votre pathétique similitude, vous aimez les mêmes sornettes en même temps, vous vous inventez les mêmes rêves et les mêmes cauchemars, et pour toute nourriture, vous vous gavez de mauvaise conscience ; il vous suffit d'endosser le costume du personnage pour jouer son rôle, et le cycle se reproduit, le semblant suivant viendra remplacer le semblant précédent et suivra rigoureusement la même voie ; c'est ce pitoyable mimétisme que vous brandissez comme votre personnalité ou votre identité, ou même - il ne put s'empêcher de sourire - votre originalité !

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