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- La casquette, nouvelle, que vous pouvez lire sur ce site, première quinzaine de septembre 1999.
- L'enclave, nouvelle, magazine Newsbourse n°48, octobre 2001.
- Lire ses nouvelles sur le site Internet 1000nouvelles.
- Lire ses nouvelles sur le site Internet Mytext sous le pseudonyme de WASSER.
Une nouvelle inédite pour les lecteurs de ce site:
L'anneau du Monde
À l'origine des temps, il n'y avait qu'une énorme masse informe dérivant dans les abysses insondables du vide, jusqu'à ce que le Souffle Précieux la pulvérise en des millions de fragments.
Du plus loin qu'on se souvienne, on a toujours construit le Mur. Nos mains gardent l'empreinte de la forme des pierres, nos doigts demeurent courbés, prêts à en saisir une. Notre peau a adopté sa couleur grise et notre corps conserve la mémoire de chaque arête, de chaque angle. Nos yeux sont infaillibles à déceler l'endroit précis où chaque bloc doit reposer. L'édification est la clé de voûte de notre existence, notre raison d'être.
On appelle le Mur notre Mère Muette, car il accueille en silence nos joies et nos peines. Notre peau est semblable à celle de notre Mère, rugueuse et douce.
Chez nous, le temps est une question d'épaisseur. Vus de haut, les anneaux du Mur qui s'étendent à perte de vue, d'est en ouest, ressemblent à de gigantesques serpents endormis, lovés dans le galbe de l'horizon.
Nos bâtisseurs n'utilisent aucun mortier, chaque pierre vient embrasser la place que son c½ur exige, et que l'art du bâtisseur consiste à pénétrer. Polir, rogner, aplanir ou faire saillir tel angle ou telle aspérité, la tâche du bâtisseur est ardue : sans son abnégation, sa discipline et sa compétence, le Mur n'existerait pas.
Qui voit le Mur pour la première fois ne peut que s'extasier devant sa beauté fluide et harmonieuse, la simplicité de son architecture rassurante et son aplomb impeccable, fruit de l'art de nos bâtisseurs. Il ne remarquera pas, au premier coup d'½il, les nuances qui distinguent chaque pierre de ses s½urs, la coléreuse de la tendre, la rusée de la joueuse, la rebelle de la docile. Pourtant chacune a requis du bâtisseur son attention particulière, son amour entier.
C'est quand on a renoncé à imposer sa volonté à la pierre qu'elle trouve son emplacement exact.
À mesure qu'il croît et s'élève, le Mur engendre les fourmis humaines dont l'existence n'a d'autre dessein que de célébrer sa force et son mystère, car nous sommes tous des éclats du Mur qui abrite les cendres de celui-qui-a-posé-sa-dernière-pierre.
Certains prétendent qu'on ne peut parler au Mur - ceux là ne sont pas des Initiés. Les erreurs de jugement n'y sont peut-être pas étrangers.
Un observateur non averti croirait à tort que les bâtisseurs n'oeuvrent que pour édifier le Mur. En réalité, ils s'efforcent de le construire d'une manière absolument parfaite afin qu'advienne le Mur Éternel.
Ce qui est visible est éphémère, ce qui est invisible est éternel.
Le lent et patient apprentissage qui transforme la peau des mains en cuir rêche, le long entraînement des doigts dont la coupole enfante chaque pierre comme la cosse d'un fruit, la souffrance des muscles, la fatigue, la sueur, le froid, les peines et les joies, le découragement, tout cela n'a d'autre grand dessein que de permettre l'avènement, à l'aube du solstice d'hiver, du Mur Éternel.
Nos bâtisseurs semblent ériger un Mur matériel alors qu'en réalité ils ne convoitent qu'une chose merveilleuse et impalpable : l'apparition du Mur Éternel.
De même que les cernes indiquent l'âge de l'arbre, nous nous représentons l'histoire grâce aux anneaux successifs du Mur.
Nous n'ignorons pas qu'il existe au-delà du Mur des gens qui empilent toutes sortes de choses : des idées, des images, des sentiments, de l'argent, etc. Ils construisent des Murs invisibles autour d'eux ou de leur pays (dans leur langage cela se nomme haine, guerre, ou mépris).
C'est par le cristal pur de l'aube du solstice d'hiver que Ceux-qui-L'ont-vu racontent comment advient le prodige. Lorsque l'éventail blanc des rais du soleil atteint l'écorce de velours gris des pierres du Mur parfait, explosant en gerbe d'arc-en-ciel, mille atomes de lumière multicolore se mettent à danser, puis, imprégnés de l'empreinte du Mur, viennent s'assembler pour modeler, un instant fugitif et irréel, ce qui semble en être la réplique exacte et immatérielle, et que Ceux-qui-L'ont-vu nomment le Mur Éternel.
Leurs yeux ravis contemplent à l'infini, suspendue miraculeusement aux nuages, l'enceinte translucide du Mur Éternel flottant dans l'aube glorieuse, tandis qu'à leurs oreilles comblées bruit, telle l'enfance d'une source dorée, le Souffle Précieux dont le chant magique les enivre de son murmure sacré, à peine plus perceptible qu'une légère entaille de silence.
L'aube soulève le Mur vers le ciel, les rayons du soleil retroussent les angles, emportant dans leur lumière de feu l'ombre muette du Mur. Pendant un bref instant de grâce, apparaît le Mur Éternel, immatériel et miraculeusement matérialisé, reflet surnaturel de la pauvre et dérisoire création des hommes.
Alors les danseurs-de-pierres entreprennent leur pantomime sacrée, leur corps mimant en même temps la forme de pierres invisibles et les contours magiques du Mur Éternel.
Ceux-qui-L'ont-vu se tiennent alignés et sur leurs lèvres court le petit souffle, pâle imitation du Souffle Précieux à l'origine de notre monde. On les appelle aussi les Initiés et c'est parmi eux qu'on choisit les danseurs-de-pierres qui s'avancent solennellement vers les novices. Le rythme quasi inaudible du petit souffle guide leurs gestes tandis que les novices ont formé cercle autour des cubes de sable qui se consument ; c'est le grand rituel de passage, le moment venu pour les jeunes gens de devenir des bâtisseurs.
Lorsque les danseurs-de-pierres captent le petit souffle du Mur parfait, ce chant terrestre qui est au Mur réel ce que le Souffle Précieux est au Mur Éternel, nous sommes certains que nos bâtisseurs ont édifié l'anneau de leur génération dans les règles de l'art. Alors la cérémonie d'initiation peut commencer, afin que la jeunesse entame la construction d'un nouvel anneau que nous nommerons Anneau du Monde.
Une rumeur imaginaire conte que, jadis, certains se seraient enfuis?
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